Rule, Britannia (1/3)

Londres, 15 Juin 2009 - Dr Muhammad Ali Zainy

La première de nos interviews, et par la même le début du tournage du « Secret des Sept Sœurs ». Rendez vous est pris avec le Dr Muhammad Ali Zainy, ancien ministre du pétrole de Saddam Hussein. En 1982, il représente l'Irak à la conférence de l'OPEP qui se tient à Vienne. C'est à ce moment là qu’il fait défection pour rejoindre les USA avec sa famille. Jusqu'en 1998, il travaille dans l'industrie pétrolière. Son dernier emploi: vice-président d'une compagnie pétrolière indépendante du Colorado, Intoil Ink. En Janvier 1999, le docteur Ali Zainy rejoint le Center for Global Energy Studies, basé à Londres, en tant qu'économiste et analyste senior spécialisé dans l'énergie. Le CGES a été créé par le célèbre saoudien Sheikh Yamani, ministre du pétrole saoudien dans les années 70. Une des grandes figures du monde du pétrole. Sheikh Yamani est de facto pendant ces années, le "patron" de l'Opep. Pendant les années soixante dix, sous sa direction, l’OPEP, le cartel des pays producteurs, commence à reprendre la main sur les sept sœurs.



15 heures, lundi 15 juin 2009. Le Centre For Global Energy Study, l'un des plus prestigieux "think tank", expert en question pétrolière. Basé à Londres, dans un immeuble de belle allure, planté sur l'artère huppée de Knightbride face à Hyde Park. Madame Jenni Wilson nous ouvre la porte, un accueil et une courtoisie « so british ». Hauts plafonds, tapis de prix, et quelques tableaux accrochés aux murs. L’ensemble dégage une impression de chic et de sérieux. Ascenseur pour le premier étage, un grand bureau, les murs sont blancs et la pièce dégage une impression de vide. J’ai une demi heure pour m’installer. Je n’ai bien sur pas le bon raccord électrique pour brancher les lampes. Eric prend fissa un taxi pour trouver le raccord idoine. J’ai du mal à trouver le bon emplacement pour la caméra, la pièce est tellement impersonnelle. Arrivée du Dr. Muhammad Ali Zainy, un petit homme de plus de soixante dix ans, élégant et presque timide. Présentation, et échange de cartes de visite. Nous sommes prêts pour l’interview. Les questions en anglais sont imprimées, je laisse Eric mener l’entretien. Je ne fais pas confiance à mon accent frenchie, je me contente de quelques relances. D’ailleurs je dois aussi accessoirement m’occuper de la caméra et du son. L’entretien est cordial, mais il se dégage de notre personnage comme une impression de retenue. Ali Zainy, bien que reconnaissant les erreurs de Saddam Hussein, se plaint amèrement du sort réservé à l'Irak, qui n'a pratiquement jamais pu exploiter son pétrole librement. Les temps vont-ils enfin changer ? Ali Zainy a l'air d'y croire, puisqu'il se prépare à retourner en Irak pour y tenter une carrière politique. Au bout d’une heure trente, l’interview prend fin : notre homme est fatigué et son emploi du temps est chargé. Je suis angoissé, ma première interview du film... J’essaye de récapituler, de me détendre. Oui ! Le Dr. Ali Zainy a été très clair sur l’invasion du Koweït par Saddam Hussein. Oui ! Il a employé le mot piège. C’est clair ! Allez on remballe, il est temps de trouver un pub. Avant de repartir, je m’entretiens un moment avec Jenny. La promesse est donnée, elle fera le nécessaire pour obtenir une interview de monsieur Sheikh Yamani. Il faut absolument que je pense à lui envoyer un bouquet de fleurs. En une soirée à Londres, nous avons vu, de loin, une patrouille de Horse Guards, quelques bus à impériale, et dîner à Soho.



Extraits de l’entretien :

« … En y réfléchissant, la guerre Iran/Irak a mis face à face deux superpuissances pétrolières que le conflit a empêché de produire autant qu'auparavant. Une limitation des rendements qui a plutôt servi les intérêts des compagnies américaines et britanniques d'ailleurs. Quels ont été les dégâts?

La guerre entre l'Iran et l'Irak a détruit l'industrie des deux pays. Un conflit long et larvé de 8 années qui a détruit l'économie des deux pays. Les infrastructures pétrolières ont été réduites en miette…

… Quant aux autres compagnies pétrolières, la situation leurs a profité de deux manières: Tout d'abord, le début de la guerre a provoqué une diminution de l'approvisionnement du marché du pétrole. A cela, on ajoute la forte hausse du prix du pétrole au lendemain de la Révolution Islamique. Deuxièmement, la chute de la production pétrolière tant au Koweït pendant une période assez courte qu'en Irak pendant plus longtemps a permis à d'autres pays comme le Venezuela ou l'Arabie Saoudite d'occuper le terrain…



… Lorsque la guerre Iran/Irak pris fin en 1988, l'Irak était tombée dans une grande pauvreté. Avant le conflit, l'Irak un était un pays riche dont le montant des réserves de change allait jusqu'à 35 ou 40 milliards de dollars par an, capable de produire et d'exporter de grandes quantités de pétrole.

Après 8 ans de guerre, tout cela avait disparu. L'Irak était devenu totalement dépendant de son pétrole. La moindre fluctuation du prix du baril frappait le pays très durement. En outre, au sortir de ces années de guerre, l'Irak avait des dettes très importantes vis à vis d'autres pays, Arabes ou non Arabes d'ailleurs. C'est à cette époque cruciale que le Koweït, les Emirats Arabes Unis et l'Arabie Saoudite ont commencé à surproduire et à submerger le marché de leur pétrole. Si les Emirats Arabes Unis et l'Arabie Saoudite ont vite accepté de cesser la surproduction, de réduire la voilure, le Koweït a longtemps refusé d'obtempérer, et ce de manière assez intransigeante.

Tout cela a beaucoup pesé sur Saddam. Il avait vraiment besoin d'argent pour le pays. A chaque fois que le prix du pétrole chutait d'1 dollar, l'Irak perdait 1 milliard de dollars, selon les cours de l'époque. Ce qui faisait beaucoup de mal au pays. Et quand le Koweït, sous la pression des pays de l'OPEP, a fini par consentir d'arrêter la surproduction, il était déjà trop tard pour Saddam. Ce dernier a envahi le Koweït très peu de temps après.

Mais l'on est également en mesure de se demander si Saddam n'a pas été encouragé dans cette direction. La question mérite d'être posée car dans un sens, la réponse est positive.

Comme on le sait maintenant, il avait rencontré quelques temps auparavant l'Ambassadeur américain de l'époque, April Glaspie. Au cours de cet entretien, Saddam lui avait fait part de la situation, de ses problèmes avec le Koweït et de la nécessité d'y trouver une solution. Ce à quoi April Glaspie avait répondu que tout cela était un éternel problème Arabe qui ne concernait pas les USA. Et d'ajouter que les Etats Unis n'avaient passé aucun accord de défense ou autre avec le Koweït. Saddam en a donc conclus qu'il avait carte blanche pour régler son différent avec le pays voisin. Peu de temps après cet entretien, il envahissait le Koweït. Si vous me demandiez: “ Est ce que c'était un piège?”, je vous répondrais oui. Et Saddam est tombé en plein dedans…

… A la fin du conflit armé avec le Koweït, l'Irak était complètement détruit, militairement comme économiquement. L'intention des Etats Unis était probablement d'affaiblir le pays et de ruiner sa force militaire.

C'est vrai que les réserves de pétrole prouvées de l'Irak représentent environ 10% des réserves mondiales.

Dire que l'Irak est l'Eldorado du pétrole est vrai dans une certaine mesure. Pour des raisons historiques que j'ai probablement déjà énoncé, l'Irak est le pays qui a été le moins exploité en terme de production pétrolière et d'exploitation de ses réserves. Dans un sens, l'Irak représente le dernier bastion, le dernier lieu où les grandes compagnies internationales pourraient encore découvrir des champs de pétrole comme il n'en existe plus dans le reste du monde. Les majors peuvent venir et les exploiter… ».


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