En guise de prologue




24 février 2009, formidable : la bonne nouvelle tombe. France 5, Carlos Pinski et Geneviève Boyer mettent en production « Le secret des sept sœurs ». Même parti vers d’autres responsabilités et combats, Philippe Villamitjana n’a pas oublié. Deux décennies de Thalassa ont forgé un respect mutuel, et peut-être une amitié. En tous cas une fidélité. Alors il a répondu présent à l’instant pour mon projet. Et pourtant ce dossier, je le traîne depuis longtemps, si important pour moi que je n’arrive même pas à le rédiger. Doutes et peurs.

La délivrance est venue un vendredi de novembre 2008. Un déjeuner amical et gentiment arrosé entre deux amis, un producteur et un réalisateur. Il n’est alors point question de travail mais de bonne chère. Ces deux amis qui s’apprêtent à fumer le cigare en goûtant un vieil armagnac, s’appellent Arnaud Hamelin, producteur et Frédéric Tonolli, réalisateur. Entre deux volutes je ne peux m’empêcher de raconter à Arnaud mon projet. Mais aussi de lui faire part de mes doutes. Mon histoire parle d’un siècle de pétrole, de secrets, de mensonges, de guerres… Arnaud connaît l’histoire, les dates, les lieux, les intervenants. Nos analyses sont à l’identique. Mon idée prend forme sur la nappe du restaurant. Nous nous sommes trouvés.


Il est producteur, moi réalisateur, nous n’avons jamais encore travaillé ensemble. Aujourd’hui nous sommes partis pour deux années de travail.

Alors ce blog, pour vous emmener avec nous à la poursuite du « secret des sept sœurs ».

Once upon a time...

Quelques lignes pour vous donner le contexte de cette histoire très noire.
Comme toutes les histoires, la notre aussi commence par « il était une fois… »


Un 27 août 1928, dans les brumes bleutées de la lande écossaise, claquent quelques coups de fusils. La partie de chasse aux coqs de bruyère se termine, il est temps de retourner au château. C’est Henry Deterding, patron de la Royal Dutch Shell, l’un des hommes les plus puissants et les plus craints du monde, qui invite. La table est dressée au château d’Achnacarry. Engoncés dans leurs smokings, les invités sont silencieux, comme tendus. Ils ont tous répondu à l’invitation d’Henry Deterding. Sont présents pour le dîner Walter Clark Teagle, patron de la Standard Oil of New Jersey, John Cadman, président de l'Anglo Persian Oil et les représentants de la Gulf, de Texaco, Chevron et Mobil. Ils sont les maîtres du pétrole, tous concurrents, et ils se détestent.


Le repas terminé tous ces magnats du pétrole s’enferment à l’abri des regards, les fines sont servies, les cigares sont allumés. C’est sûrement l’hôte, Henry Deterding qui a pris le premier la parole. La raison de cette réunion secrète est annoncée. Il est temps d’exploiter, « fraternellement et le plus profitablement », les ressources pétrolières mondiales. De s’allier, et d’éviter toutes confrontations qui seraient nuisibles aux affaires. L’accord d’Achnacarry marque la création d’un cartel international du pétrole dont les membres prennent le droit de se partager à leur guise le marché du pétrole et de décider des prix.


Le contrat que l’on appelle, encore aujourd’hui, des « sept sœurs », fait de ces compagnies les véritables maîtres du monde. En 2009, les sept sœurs figurent dans le top 10 des sociétés les plus puissantes de la planète. Les bénéfices sont colossaux, en l’absence de toute concurrence. Pendant ce siècle, ni l’OPEP, ni les guerres, ni les nationalisations n'auront pu remettre en question leur pacte et leur domination.

Au cours des quatre épisodes de la série nous allons reprendre l’histoire de notre siècle de pétrole, à travers le prisme de cet accord secret. Reconstitutions, archives, interview de protagonistes et de spécialistes, cartes et road-movie tout autour de ce monde de brut vont nous permettre de comprendre le gigantesque vol organisé par quelques magnats sans scrupules. De l’affaire Mattei à la chute du mur de Berlin, de la création de l’OPEP aux guerres d’Irak, des chocs pétroliers aux drames du Soudan, nous allons vous raconter la malédiction de l’or noir. Et peut-être découvrir ce qu’il reste, aujourd’hui encore, de l’héritage maudit du pacte secret de 1928.

Allez, en route !

Un road-movie sur les routes du pétrole qui va nous mener autour du globe.
Les étapes sont les suivantes :

Venezuela, et USA. Nigéria, Gabon et Algérie. Irak, Iran, Arabie Saoudite. Russie, Géorgie, Azerbaïdjan, Arménie, Kazakhstan et Chine. France, Italie, Irlande et Grande Bretagne.


On ne se refait pas, j’ai toujours tourné avec des Beta, SP, numériques, puis HD. C’est gros, c’est lourd et encombrant. Tant pis pour le mal de dos mais la qualité à un prix. Pour le tournage des « sept sœurs », j’ai choisi la XDCAM HD Sony. Un bel engin, mais j’ai regretté dans quelques situations délicates de ne pas avoir une caméra de poche. A voir pour les prochains tournages : embarquer une mini caméra HD.



Il peut m’arriver de partir seul, mais dans certains pays il est plus facile d’opérer avec un correspondant local. Dans les pays anglophones, je pars souvent avec Eric Wattez, journaliste de presse écrite. Sinon, je voyage régulièrement avec Henry Thurel, photographe de profession. Depuis maintenant quinze ans, il est mon assistant et me supporte.

Les tournages à l’étranger ont débuté au printemps 2009 et se termineront au début de l’été 2010.

La recherche d’archives est déjà en cours. Christine Loiseau a plongé dans des décennies d’images, dans un siècle de pétrole.

Du 15 au 30 mars 2010, série d’interviews des intervenants français en studio à Paris.

Juillet 2010, tournages des reconstitutions.

Le montage est prévu pour août 2010. Caroline Chomiki sera au ciseaux. Depuis vingt ans, elle m’accompagne dans ces moments douloureux que sont pour moi, les montages.

Rule, Britannia (1/3)

Londres, 15 Juin 2009 - Dr Muhammad Ali Zainy

La première de nos interviews, et par la même le début du tournage du « Secret des Sept Sœurs ». Rendez vous est pris avec le Dr Muhammad Ali Zainy, ancien ministre du pétrole de Saddam Hussein. En 1982, il représente l'Irak à la conférence de l'OPEP qui se tient à Vienne. C'est à ce moment là qu’il fait défection pour rejoindre les USA avec sa famille. Jusqu'en 1998, il travaille dans l'industrie pétrolière. Son dernier emploi: vice-président d'une compagnie pétrolière indépendante du Colorado, Intoil Ink. En Janvier 1999, le docteur Ali Zainy rejoint le Center for Global Energy Studies, basé à Londres, en tant qu'économiste et analyste senior spécialisé dans l'énergie. Le CGES a été créé par le célèbre saoudien Sheikh Yamani, ministre du pétrole saoudien dans les années 70. Une des grandes figures du monde du pétrole. Sheikh Yamani est de facto pendant ces années, le "patron" de l'Opep. Pendant les années soixante dix, sous sa direction, l’OPEP, le cartel des pays producteurs, commence à reprendre la main sur les sept sœurs.



15 heures, lundi 15 juin 2009. Le Centre For Global Energy Study, l'un des plus prestigieux "think tank", expert en question pétrolière. Basé à Londres, dans un immeuble de belle allure, planté sur l'artère huppée de Knightbride face à Hyde Park. Madame Jenni Wilson nous ouvre la porte, un accueil et une courtoisie « so british ». Hauts plafonds, tapis de prix, et quelques tableaux accrochés aux murs. L’ensemble dégage une impression de chic et de sérieux. Ascenseur pour le premier étage, un grand bureau, les murs sont blancs et la pièce dégage une impression de vide. J’ai une demi heure pour m’installer. Je n’ai bien sur pas le bon raccord électrique pour brancher les lampes. Eric prend fissa un taxi pour trouver le raccord idoine. J’ai du mal à trouver le bon emplacement pour la caméra, la pièce est tellement impersonnelle. Arrivée du Dr. Muhammad Ali Zainy, un petit homme de plus de soixante dix ans, élégant et presque timide. Présentation, et échange de cartes de visite. Nous sommes prêts pour l’interview. Les questions en anglais sont imprimées, je laisse Eric mener l’entretien. Je ne fais pas confiance à mon accent frenchie, je me contente de quelques relances. D’ailleurs je dois aussi accessoirement m’occuper de la caméra et du son. L’entretien est cordial, mais il se dégage de notre personnage comme une impression de retenue. Ali Zainy, bien que reconnaissant les erreurs de Saddam Hussein, se plaint amèrement du sort réservé à l'Irak, qui n'a pratiquement jamais pu exploiter son pétrole librement. Les temps vont-ils enfin changer ? Ali Zainy a l'air d'y croire, puisqu'il se prépare à retourner en Irak pour y tenter une carrière politique. Au bout d’une heure trente, l’interview prend fin : notre homme est fatigué et son emploi du temps est chargé. Je suis angoissé, ma première interview du film... J’essaye de récapituler, de me détendre. Oui ! Le Dr. Ali Zainy a été très clair sur l’invasion du Koweït par Saddam Hussein. Oui ! Il a employé le mot piège. C’est clair ! Allez on remballe, il est temps de trouver un pub. Avant de repartir, je m’entretiens un moment avec Jenny. La promesse est donnée, elle fera le nécessaire pour obtenir une interview de monsieur Sheikh Yamani. Il faut absolument que je pense à lui envoyer un bouquet de fleurs. En une soirée à Londres, nous avons vu, de loin, une patrouille de Horse Guards, quelques bus à impériale, et dîner à Soho.



Extraits de l’entretien :

« … En y réfléchissant, la guerre Iran/Irak a mis face à face deux superpuissances pétrolières que le conflit a empêché de produire autant qu'auparavant. Une limitation des rendements qui a plutôt servi les intérêts des compagnies américaines et britanniques d'ailleurs. Quels ont été les dégâts?

La guerre entre l'Iran et l'Irak a détruit l'industrie des deux pays. Un conflit long et larvé de 8 années qui a détruit l'économie des deux pays. Les infrastructures pétrolières ont été réduites en miette…

… Quant aux autres compagnies pétrolières, la situation leurs a profité de deux manières: Tout d'abord, le début de la guerre a provoqué une diminution de l'approvisionnement du marché du pétrole. A cela, on ajoute la forte hausse du prix du pétrole au lendemain de la Révolution Islamique. Deuxièmement, la chute de la production pétrolière tant au Koweït pendant une période assez courte qu'en Irak pendant plus longtemps a permis à d'autres pays comme le Venezuela ou l'Arabie Saoudite d'occuper le terrain…



… Lorsque la guerre Iran/Irak pris fin en 1988, l'Irak était tombée dans une grande pauvreté. Avant le conflit, l'Irak un était un pays riche dont le montant des réserves de change allait jusqu'à 35 ou 40 milliards de dollars par an, capable de produire et d'exporter de grandes quantités de pétrole.

Après 8 ans de guerre, tout cela avait disparu. L'Irak était devenu totalement dépendant de son pétrole. La moindre fluctuation du prix du baril frappait le pays très durement. En outre, au sortir de ces années de guerre, l'Irak avait des dettes très importantes vis à vis d'autres pays, Arabes ou non Arabes d'ailleurs. C'est à cette époque cruciale que le Koweït, les Emirats Arabes Unis et l'Arabie Saoudite ont commencé à surproduire et à submerger le marché de leur pétrole. Si les Emirats Arabes Unis et l'Arabie Saoudite ont vite accepté de cesser la surproduction, de réduire la voilure, le Koweït a longtemps refusé d'obtempérer, et ce de manière assez intransigeante.

Tout cela a beaucoup pesé sur Saddam. Il avait vraiment besoin d'argent pour le pays. A chaque fois que le prix du pétrole chutait d'1 dollar, l'Irak perdait 1 milliard de dollars, selon les cours de l'époque. Ce qui faisait beaucoup de mal au pays. Et quand le Koweït, sous la pression des pays de l'OPEP, a fini par consentir d'arrêter la surproduction, il était déjà trop tard pour Saddam. Ce dernier a envahi le Koweït très peu de temps après.

Mais l'on est également en mesure de se demander si Saddam n'a pas été encouragé dans cette direction. La question mérite d'être posée car dans un sens, la réponse est positive.

Comme on le sait maintenant, il avait rencontré quelques temps auparavant l'Ambassadeur américain de l'époque, April Glaspie. Au cours de cet entretien, Saddam lui avait fait part de la situation, de ses problèmes avec le Koweït et de la nécessité d'y trouver une solution. Ce à quoi April Glaspie avait répondu que tout cela était un éternel problème Arabe qui ne concernait pas les USA. Et d'ajouter que les Etats Unis n'avaient passé aucun accord de défense ou autre avec le Koweït. Saddam en a donc conclus qu'il avait carte blanche pour régler son différent avec le pays voisin. Peu de temps après cet entretien, il envahissait le Koweït. Si vous me demandiez: “ Est ce que c'était un piège?”, je vous répondrais oui. Et Saddam est tombé en plein dedans…

… A la fin du conflit armé avec le Koweït, l'Irak était complètement détruit, militairement comme économiquement. L'intention des Etats Unis était probablement d'affaiblir le pays et de ruiner sa force militaire.

C'est vrai que les réserves de pétrole prouvées de l'Irak représentent environ 10% des réserves mondiales.

Dire que l'Irak est l'Eldorado du pétrole est vrai dans une certaine mesure. Pour des raisons historiques que j'ai probablement déjà énoncé, l'Irak est le pays qui a été le moins exploité en terme de production pétrolière et d'exploitation de ses réserves. Dans un sens, l'Irak représente le dernier bastion, le dernier lieu où les grandes compagnies internationales pourraient encore découvrir des champs de pétrole comme il n'en existe plus dans le reste du monde. Les majors peuvent venir et les exploiter… ».


Rule, Britannia (2/3)

Surrey, 16 juin 2009 - Geoffrey Chandler

8 heures du matin, Victoria Station et le train pour Dorking. Un trajet de trois quarts d’heure. Madame Chandler est venue nous chercher à la gare. En voiture pour une ballade à travers la campagne anglaise. La région est vraiment « so charming ». La route tortille, serpente sous les arbres. Une magnifique journée de printemps. Le village de Newdigate est passé. Au fond d’une allée, invisible de la route, posé sur une pelouse parfaite, un gentil cottage nous invite. Fleurs, oiseaux, un coin de paradis. Un grand chien dégingandé fête notre arrivée. Devant la porte de la jolie maisonnée, monsieur Geoffrey Chandler nous attend.



Un vieil homme grand et sec, une allure distinguée, altière. Présentations sympathiques malgré une légère réserve. Monsieur Chandler nous a fait part lors de son dernier mail de son inquiétude. Ne serions nous pas un peu trop engagés. Le titre de notre enquête, « Le secret des sept sœurs », ne montrerait-il pas une certaine approche des compagnies pétrolières ? Je vous cite le mail reçu : « I note the working title. As a one-time journalist myself I am aware of the need for sex appeal in a title, but it does suggest that the approach will not be unbiased. I hope I am wrong ».

Monsieur Chandler est un personnage. Héros de la deuxième guerre mondiale, il sert en Grèce, comme officier dans les services secrets de sa majesté. Puis il commence sa carrière civile comme journaliste au vénérable  « Financial Time ». Ensuite pendant vingt deux ans il œuvre chez Shell, pour en devenir directeur général du bureau national de développement économique. Et, enfin, l’âge venu et peut-être une certaine sagesse, il rejoint Amnesty International. Là, il crée le groupe Amnesty UK Business, dont l'objet est d'amener les sociétés commerciales à soutenir les Droit de l'Homme. C’est une de ses phrases, écrite dans un rapport, qui me donne l’envie de le rencontrer : « Human rights is not the business of business » (Les droits humains ne sont pas l’affaire des milieux d’affaires).

Pendant longtemps, la formule a servi de bonne conscience aux compagnies pétrolières, établies dans le tiers-monde. Les entreprises en question n’étaient « pas là pour faire de la politique », elles étaient « neutres » et leur présence « favorisait le développement et la démocratie ». Souvent démenties par les faits, ces formules péremptoires n’ont pas disparu de l’argumentaire des pétroliers. Beaucoup s’en servent encore. Mais elles sont de plus en plus contestées.

Il est temps de commencer l’interview. Je préfère poser la caméra dans le magnifique jardin, avec l’élégant cottage comme fond. Monsieur Chandler s’assoit sur un banc et son chien se couche à ses pieds. L’interview se déroule sans anicroche. Notre interlocuteur ne se dérobe à aucune question, mais je le trouve, comment dire, très légaliste. Du fait de son travail à Amnesty, je l’imaginais plus vindicatif envers les compagnies pétrolières. En fait, je comprend qu’il est là pour leur donner une conscience. Intéressant ! Geoffrey, un peu sur la réserve au départ, se révèle un hôte charmant. Nous sommes invités à déjeuner sous la véranda. Une grange gentiment restaurée. Viande froides, mayonnaise et salades. Deux bières et un pot de café. Une ambiance cosy, une conversation cool. Nous apprenons l’amour du couple Chandler pour la France, où vit l'une de ses filles. Et Geoffrey nous parle de sa passion pour les classiques du cinéma français. Je promets de leur envoyer "Les Enfants du Paradis" de Carné. Je ne l’ai pas encore fait, il va falloir que je me bouge. Il nous reste à rejoindre la gare de campagne, et à prendre le train pour Londres, puis Paris. Enfin bref, une agréable rencontre et une belle journée.



Extraits de l’entretien :

«… La plupart du pétrole mondial se trouve dans des zones très risquées; la plupart du pétrole provient de zones dominées par la dictature. Dans ce contexte, je suis convaincu que les compagnies pétrolières, pour peu qu'on les persuade, peuvent jouer un rôle positif. Evidemment, en étant peu populaires, elles prennent le risque de ne pas se faire apprécier des gouvernements. Mais avoir des valeurs a un prix.

Les problèmes s'accumulent. La corruption a toujours cours et les droits de l'homme continuent d'être violés. Une tendance à laquelle on tente de mettre fin de deux manières…

… Tout d'abord, les organisations non gouvernementales proposent de mettre en place une mesure obligeant les compagnies pétrolières à publier tout ce qu'elles payent. Ainsi, toute major versant de l'argent à un gouvernement ouest africain en échange de la concession de ses puits off-shore serait contrainte de le publier. Et si ce gouvernement est une dictature, une telle pratique permet à son peuple de connaître le montant dont l'état dispose. Et ainsi de comprendre si cet argent est gardé sur un compte en Suisse, utilisé pour acheter des armes ou redistribué à la population.

La seconde initiative, impulsée par le gouvernement britannique et reprise par beaucoup d'autres, a été appelée Extractive Industry Transparency Initiative (Initiative pour la transparence dans l'industrie extractive). Le principe est identique et demande tant aux états qu'aux compagnies pétrolières de publier leurs reçus. De cette manière, la population des pays concernés est en mesure de savoir si leurs gouvernements sont corrompus ou pas…



… J'ai vu des désastres, j'ai vu des drames en terme de réputation. Des compagnies comme Shell ou BP ont vu leur image s'écorner, car pour le grand public, l'une et l'autre violaient les droits de l'homme. Elles se sont fait prendre dans des évènements auxquels elles n'étaient pas préparées et ont dû affronter des défis qu'elles n'avaient pas pu prévoir, qu'elles ne savaient pas comment affronter. Je vais prendre l'exemple de Shell au Nigeria au début des années 70. Je n'y étais pas, mais je connais l'affaire, car j'ai travaillé pour Amnesty. C'était un endroit dangereux pour qui y travaillait. Et les compagnies ne pouvaient pas disposer de troupes armées. C'est pourquoi elles ont fait appel aux troupes gouvernementales. Celles-ci ont massacré beaucoup de gens. Une grande leçon. De telles choses ne pourraient ou ne devraient plus avoir lieu aujourd'hui. Bien sur, on se souvient de la dictature Abacha qui a assassiné Ken Saro Wiwa et 8 autres Ogonies en 1995. Shell a attendu le dernier moment pour protester mais je voudrais dire deux choses. Je ne crois pas du tout que Shell soit coupable de meurtre d'un point de vue légal : par contre, je crois qu'une société qui reste silencieuse face à des actes contraires aux droits de l'homme est une société moralement complice…

… Les compagnies pétrolières sont là pour produire le pétrole qu'elles extraient à travers le monde. Je crois qu'il ne serait pas bon que l'une d'entre elles interfère dans la politique intérieure d'un état. Pourtant, on découvre souvent le pétrole dans des états faillis, ou dominés par de brutales dictatures. Maintenant, les compagnies pétrolières ne sont pas là pour renverser les dictatures. Ceci concerne le peuple, une fois encore. Ainsi, penser que Shell, BP ou Total pourraient se débarrasser d'un dictateur relève du pur fantasme. Vous et moi pouvons le souhaiter mais... Ce ne serait pas juste... Si vous vous débarrassez d'un dictateur, vous utilisez l'arme économique à des fins politiques. Dans ce cas là, pourquoi ne pas changer la démocratie? Cela reviendrait à enfreindre un principe fondamental.

Les gens sont dans le faux s'ils cherchent un complot. Le pétrole est beaucoup trop contrôlé et important. Clémenceau a dit de la guerre qu'elle était une chose trop sérieuse pour la confier à des militaires. Je crois que l'on peut dire du pétrole que c'est chose trop cruciale pour être confiée aux pétroliers...

… Les compagnies pétrolières sont des animaux économiques. Leurs décisions sont prises sur des critères économiques. Investir dans des projets les menant à la banqueroute serait stérile, pour elles même comme pour la société.

Physiquement, le pétrole ne disparaîtra jamais. Il existe plus de pétrole en sous-sol qu'on ne pourra jamais en extraire. Nous allons continuer à en produire de plus en plus, au fur et à mesure que les prix vont monter et que la technologie va progresser. Le pétrole est là, il sera donc utilisé de façon plus sélective et ce à des fins plus spécifiques que le fuel. Je pense que nous sommes à la fin de l'ère du pétrole à bas prix. Les réserves de pétrole peu cher ont déjà été exploitées ou le sont actuellement…».



Rule, Britannia (3/3)

Irlande, 18 juin 2009 - Colin Campbell


Comme la CIA, très inquiète d'une possible disparition du pétrole, nous avons retrouvé l'expert mondial du "oil peak", le géologue Colin Campbell. Sur la N71, à quelques 70 kilomètres de l’aéroport de Cork, le petit village irlandais de Ballydehod. La vraie célébrité du village est un ancien champion du monde lutte, Dannon Mahony, surnommé "The Irish Whip", le fouet irlandais, dont la statue de bronze orne "Main Street".

Au milieu des pubs et des maisons colorées du village, Colin, « le prédicateur de la fin », goûte une tranquille retraite. Assis sur son banc, il peut admirer les îles du Fasnet qui se découpent sur la mer tourmentée.


 Mais depuis quelques temps la retraite de Colin est régulièrement troublée. Demandes de rendez vous, journalistes, hommes politiques, tout le monde veut le rencontrer. Les invitations pour des conférences s’empilent sur son bureau. L’oiseau de mauvais augure, le disciple de King Hubbert est pris au sérieux aujourd’hui. Géologue de formation, il a passé sa vie à forer, à chercher le pétrole, lui qui enfant se rêvait chercheur d’or. Tout a commencé à Bornéo : «J'y ai vu mon premier puits, j'ai plongé dans l'aventure.» Son tour du monde du pétrole commence. Trinidad à la demande de Texaco. Suit la Colombie pour British Petroleum. Il est passé à peu près par toutes les firmes, de la Nouvelle-Guinée aux Etats-Unis, de l'Equateur à la Norvège. Le vieil homme connait son sujet. En 2001, il crée l'Association for the Study of Peak Oil and Gaz (Aspo). La popularité de son site Internet suit la courbe de la flambée du brut : plusieurs centaines de millier de pages lues le mois dernier.


L’interview a lieu dans son bureau au milieu d’un fatras sympathique de livres, de notes, de cartes, de peintures d’artistes, (je crois que la plupart sont de son épouse). Comme notre ami géologue parle beaucoup, nous avons fini l’interview au pub.


Outre son immense savoir sur la chose pétrolière, Colin nous a fait découvrir la Murphy's, une bière locale qui vaut toutes les Guiness. Nous l'avons surtout savouré au Levi's Bar, tenue par la charmante Nell. Après quelques pintes à la couleur noir pétrole, Colin nous dit ces quelques mots délicieux d’évidences :

« Au fond, les barils de pétrole sur terre, c'est comme un fût de bière dans un pub. Plus on le boit vite, moins il y en aura pour longtemps...»


Extraits de l’entretien :

« Au début, personne n'a aimé le message. La raison? Tout cela allait contre les tendances et les mentalités de l'époque. On était censé résoudre les problèmes, découvrir plus de pétrole, donner plus d'ampleur à l'industrie, accroître les perspectives et les rendements...Toute personne qui parlait de limite ou de déclin allait contre le sentiment général. Beaucoup de choses restaient encore possible à cette époque. Mais avec le temps, les prédictions d'Hubert se sont révélées vraies. 

Pourquoi King Hubert n'a pas été pris au sérieux à l'époque? A mon sens, ses analyses allaient contre l'état d'esprit général de l'industrie, des investisseurs et du public en général. Tous étaient convaincus que nous avions atteint une ère d'abondance, et que si nous étions en mesure de produire plus de pétrole demain, il en serait de même dans le futur. Déclin et limite: deux termes qui n'étaient pas vraiment bienvenus à l'époque. Les choses n'ont pas beaucoup changé aujourd'hui.

Une période analogue à celle du pic pétrolier…

… L'Eglise des premiers temps avait la conviction que la terre était au centre de l'univers, etc. cela a été un choc assez désagréable d'admettre que nous n'étions qu'une planète qui tournait autour du soleil. Ils n'appréciaient pas une telle vision du monde. Aujourd'hui, on pourrait dire la même chose de toute la communauté économique. L'état d'esprit général serait plutôt que les choses vont s'améliorer dans le futur, plus d'argent et plus de prospérité. Et il est assez clair que cela ne va pas être le cas...

…Je prédis la fin du monde. Certaines personnes me voient comme un oiseau de mauvais augure. D'une certaine manière, c'est vrai. J'ai réalisé il y a peu que le monde est à court de pétrole…

… Oui, la notion de pic implique un déclin. Le travail des dirigeants des compagnies pétrolières, n’est pas de couler le marché, mais de rapporter de l'argent aux actionnaires. Ce n'est pas leur travail de se préoccuper du sort de l'humanité ou du monde en général. Ce n'est pas leur travail. Ils essaient de faire des profits pour leurs actionnaires, et de la manière dont les choses se font aujourd'hui, tout cela doit se jouer en bourse. Dans le contexte, il est indispensable de dire des choses positives à propos des majors comme de l'industrie en général. Imaginez l'un d'entre eux dire: “Pardon messieurs, nous allons mettre la clé sous la porte d'ici 20 ans”. Mauvais message en terme d'image…

… Je vais vous raconter une histoire amusante. L'invasion de l'Irak, quand était-ce? 2003? Environ 6 mois avant l'invasion, j'ai reçu un coup de téléphone du bureau des informations navales américain dans mon bureau de Londres. “Nous avons organisé une réunion au Département de la Défense à Washington. La question de l'approvisionnement en pétrole nous inquiète beaucoup, nous voudrions vous rencontrer” m'ont-ils dit. A l'époque, je devais subir une opération à l'hôpital, je ne pouvais donc pas partir. J'ai donc répondu : “Désolé, je ne peux pas”. Et nous en sommes restés là. Trois semaine après l'invasion de l'Irak, le même homme me rappelle et me dit : “Nous organisons la réunion la plus importante, à laquelle Mr Rumsfeld et tout le Département de la Défense assisteront. Nous insistons pour que vous y soyez.” Comme cela. J'étais de toutes façons tellement écoeuré par cette invasion stupide que je leur ai répondu quelque chose d'assez bête : “ Merci pour votre invitation, mais pour être honnête, je suis tellement écoeuré par la politique des USA qu'en aucun cas je ne me rendrais dans votre pays. Environ 6 semaines plus tard, le téléphone sonne encore et j'entends une voix me dire: “Dick Heins, ici le bureau américain de l'information navale.” “Comment allez-vous” ai-je répondu. “Nous voudrions vraiment vous rencontrer” a-t-il ajouté. “Avec plaisir mais je vis dans un petit village de l'ouest de l'Irlande” ai-je répondu. “Oui, nous le savons. Nous vous appelons de la cabine téléphonique près du bar sur le chemin de la colline” m'ont-il dit. Un vrai film hollywoodien, cette histoire. Bref, je me rends à la cabine, et là, personne. Je regarde autour, toujours personne. Finalement, j'aperçois le personnage hollywoodien dans l'embrasure de la porte, chapeau, lunettes noires et imperméable sous le bras, comme je vous le décris. Je vais vers lui et lui demande: “vous me cherchez”? “Non” me répond-t-il, mais eux, là, dans le magasin d'en face, oui. Je me dirige donc vers la petite boutique de produits électrique en bas de la rue, je peux vous la montrer, et j'y trouve un homme et deux femmes: “salut, salut, salut” me dit l'homme. Amical. “Nous étions entrain de passer des vacances en Irlande et nous avons aperçu Ballydehod sur la carte. Alors nous nous sommes dit que nous pourrions passer.” “Je peux vous offrir à boire?” continue-t-il. “Bien sûr” ai-je répondu. Et nous sommes partis vers le pub du bout de la rue, avec l'homme des services secrets qui nous suivait à 50 yards. Nous arrivons là-bas et je leur dit:” alors, où passez vous vos vacances en Irlande?”. Il a eu l'air embarrassé et m'a répondu ; “Oh vous savez, nous nous baladons. Bref, nous avons bu un verre ou deux, tout cela était assez amical puis je lui ai dit: “allez, venez, je vais vous montrer quelques données”. “Oh non, nous devons y aller” m'a t-il répondu. Et ils ont refusé de rentrer chez moi, probablement parce que c'est contre les règles de la CIA de pénétrer dans la maison des victimes. La partie la plus intéressante reste le moment où j'ai reçu une grosse enveloppe, quelques mois plus tard. Pas de lettre, rien, juste le rapport du Pentagone expliquant ce que les forces armées américaines avaient l'intention de faire dans le futur avec le pétrole. Je suppose que cela m'avait été envoyé de manière non officielle. Mais cela reste un moment étrange…


… Le pic pétrolier est devenu un vrai sujet. Je crois que les gouvernements commencent à le comprendre. Aucun ne sait vraiment comment réagir, aucun n'a vraiment envie d'admettre le problème mais tous sont plus ou moins conscients. Les conséquences dépendront du comportement des gouvernements. Les USA sont les plus vulnérables aujourd'hui. Ce sont les plus gros consommateurs de pétrole au monde; leur production propre a atteint son pic dans les années 70 et commence à décliner, ce qu'ils admettent. Voulant dire qu'ils dépendent plus que jamais du pétrole importé de l'extérieur. Et si vous jetez un œil aux rapports établis pas les différents think tanks de Washington et autres à la fin de la guerre froide, vous réalisez que tous les plans pour le futur des USA ne reposent que sur l'or du pétrole. A mon sens, verrouiller l'accès du pétrole du Moyen Orient faisait partie de la stratégie. Les Américains espéraient que les états pétroliers finiraient par tomber et qu'ils pourraient reprendre le contrôle des gisements. Je me souviens de l'interview télévisée du président Bush sur la BBC juste avant noël. On lui demandait d'expliquer les raisons de l'invasion de l'Irak. Ses mots, dans le texte: “Notre approvisionnement énergétique courait un risque.” Il a donc admis à demi-mots que derrière l'invasion de l'Irak, il y avait aussi des enjeux pétroliers et l'ambition de contrôler le pétrole du Moyen Orient. Même chose à propos du conflit actuel avec l'Iran. Ces derniers contrôlent le Golfe dont partent toutes les exportations. Et puis franchement, pourquoi est ce que les USA ou n'importe qui d'autre se préoccupent de la politique Iranienne, si le pays ne représente pas une forme de menace qu'il leur faut contrer?...

… Dans l'absolu, je crois que tout cela est vrai. Les guerres énergétiques menacent de se multiplier. On a vu la guerre d'Iran, et la guerre d'Afghanistan a déjà duré plus longtemps que la deuxième guerre mondiale. La raison de ces conflits? Le pétrole et le gaz…

… Oui, aucun doute qu'avec le déclin du pétrole, des pays comme la Chine, les USA et d'une manière moindre l'Europe, vont mettre beaucoup de pression sur les états producteurs - essentiellement le Moyen Orient. Il existe un principe économique qui s'appelle le Flux de Trésorerie (Discounted cash flow) selon lequel les bénéfices de demain seront moindre que les bénéfices d'aujourd'hui. Comme tous le autres, les compagnies pétrolières travaillent sur ce principe économique selon lequel vous pouvez gagner beaucoup d'argent rapidement. Comme les autres, les compagnies pétrolières sont basées sur la structure financière actuelle. Leur job est de faire de l'argent, rien de plus. Ils ne sont pas chargés de travailler pour le futur de l'humanité ou de toutes ces choses qui n'ont pas grand chose à voir avec leurs affaires. Ils sont là pour faire de l'argent. Et dans l'économie pétrolière, on parle de beaucoup d'argent !... »

Le Grand Jeu

A l’indépendance des républiques d’Asie centrale et du Sud-Caucase, et à la suite de la première guerre du Golfe, les Etats-Unis décident d’étendre leur influence sur les nouveaux états riverains de la mer Caspienne. Une façon habile de se procurer une nouvelle source d’approvisionnement en hydrocarbures. Une vision qui s’oppose frontalement à celle de la Russie : l’ours a marqué de sa patte cette région, qu’il a baptisé son « étranger proche ». Les russes ne souhaitent en aucun cas perdre cette zone au profit des Américains. Une bataille d’influence commence entre les deux géants, intitulée le « Grand Jeu ». Une référence à la lutte entre la Russie tsariste et la Grande-Bretagne pour le contrôle de l’Asie centrale, au XIXe siècle.

Les dix années de l’ère Eltsine laissent l’image d’une Russie faible. Elle n’a plus les moyens financiers et militaires de ses ambitions diplomatiques. Pis, le pays est bradé, et les hydrocarbures, richesses nationales, sont confisqués par quelques oligarques aidés par des compagnies occidentales. Les Etats-Unis en profitent, et parviennent à établir une influence durable en Asie centrale et dans le Sud-Caucase.

En 2000, l’arrivée au Kremlin de Vladimir Poutine change la donne. Son objectif : renverser la tendance. Les oligarques sont remis au pas, certaines fois violemment, et les hydrocarbures redeviennent propriété nationale. Riche des devises de ses pétrole et gaz, Moscou retrouve les moyens de ses ambitions.

Pour l’instant, l’Azerbaïdjan continue d’être à l’origine de nombreux projets d’évacuation des hydrocarbures, et la Géorgie a acquis depuis quelques années une importance stratégique aux yeux de Washington. L’Arménie, isolée dans la région par un blocus que contrôlent l’Azerbaïdjan et la Turquie, a quant à elle été intégrée par le Kremlin au sein d’un axe Moscou – Téhéran, prometteur…


Le Caucase du Sud : Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan. Situé stratégiquement entre la Russie, l'Europe, le Proche-Orient et l'Asie centrale, le Caucase du Sud est soumis, après seize années d'indépendance, à une pression géopolitique si forte que l'on parle d'une guerre froide d'un nouveau genre. Les frontières y sont nombreuses. Energétiques, d'abord, avec le BTC, vital pipeline, sous parrainage des Etats-Unis, qui relie les champs pétrolifères de l'Azerbaïdjan à la Turquie. Stratégiques, ensuite, avec le dangereux carrefour de l'axe ouest-est, qui unit Washington, Istanbul et Bakou, et de la ligne nord-sud, qui lie Moscou à Téhéran via Erevan.

Les tensions entre la Géorgie et la Russie, les crises non résolues dans le Haut-Karabakh, en Abkhazie et en Ossétie du Sud, la guerre du gaz, les rivalités pétrolières entre les États-Unis et la Russie, le processus d'intégration de la Turquie à l'Union européenne et la crise Iranienne perturbent fortement les projets de redressement et les révolutions « colorées » lancés à la sortie de l’ère soviétique. Le Caucase du sud, une région instable devenue un corridor énergétique, est un enjeu clé de la sécurité mondiale.

En 1991 la Georgie retrouve son indépendance au milieu d’une très grande tourmente. La présidence sévère du pro-russe Edouard Chevardnadze dure près de dix ans, et l'arrivée au pouvoir de Mikheil Saakachvili en 2004 ouvre une apparente ère de réformes et de démocratie pour la Géorgie. Une position stratégique, car située entre l’Europe et l’Asie, la Géorgie est convoitée par les super-puissances. Les Etats Unis ne cessent de se rapprocher du pays, et la Russie, désireuse de contrôler la Géorgie, s'efforce de décortiquer la contrée. À la suite d'une guerre-éclair contre Moscou, en août 2008, la Géorgie perd dans les faits l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, soit près du tiers de son territoire, au profit de sa puissante voisine. Enjeu majeur de toutes ces luttes : le corridor énergétique de transport est-ouest. Un instrument clef de la stratégie des États-Unis dans la région de la mer Caspienne. Le corridor repose sur deux composantes essentielles. Il s’agit, en ce qui concerne l’Azerbaïdjan, de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan et du gazoduc Bakou-Erzerum, et, en ce qui concerne le Kazakhstan et le Turkménistan, des projets transcaspiens d’oléoduc et de gazoduc. Ces voies présentent l’intérêt, selon l’administration américaine, de consolider l’indépendance des républiques d’Asie centrale, de diversifier les routes d’exportations et d’éviter les détroits du Bosphore, considérés par la Turquie comme surchargés en terme de transit de pétroliers.

Alors direction le Caucase, son pétrole, ses pipelines, son corridor énergétique, ses frontières et ses guerres.

Escapade Géorgienne (1/5)

Mercredi 8 juillet 2009, atterrissage à l’aéroport Zvarnost de Erevan. Il fait déjà nuit, trop tard pour voir le sommet du mont Ararat qui surplombe la frontière turco-arménienne. Henry Thurel, mon assistant, s’occupe de nos bagages et moi j’achète, pour soixante dollars, deux visas. Les formalités douanières sont rapides, on est loin des tracasseries de l’époque soviétique. Nous pouvons quitter l’aéroport.


Ratchatour Chobanian, notre ami arménien, nous attend. Depuis dix ans il est mon assistant et le chauffeur de mes tournages caucasiens. Un nom à coucher dehors : Ratchatour peut se traduire par « Le fils de la croix », et Chobanian, par le « berger »… Ben voyons. Un héritage bien lourd. Accolades, embrassades, et il est temps de trouver un restaurant. Un dîner rapide, des tomates rouges comme les fesses de mes filles, quelques herbes ; coriandre, basilic noir, légèrement mentholé et doucement piquant et quelques oignons sauvages. Pour suivre, brochettes d’agneau grillées et dolmas ; les feuilles de vignes farcies. Oh, pas de celles sorties de la boîte de fer blanc, non, non, celles roulées par les doigts agiles de quelques mamans. Des feuilles tendres, cueillies aux vignes séculaires de la plaine de l’Ararat. Et quelques vodkas : des retrouvailles, ça se fête !

Lever six heures, l’Ararat est violet. La couleur du matin avant que les brumes de chaleur ne jettent leur manteau. On charge les bagages dans notre vieille Niva. J’avais acheté ce petit et désuet 4X4 soviétique en 2005, lors du tournage de « La poudrière du Caucase ». On quitte Erevan, qui se réveille sur notre départ. En route pour le Nord, la Niva se lance, courageuse dans les virages de montagne. Mille cinq cent mètres d’altitude moyenne, un paysage somptueux. Des sommets tourmentés et enneigés dessinent l’horizon. Au bout d’une longue descente, le bleu turquoise du lac Sevan noie le pare-brise. Sur notre droite, au bout d’une presqu’île, le monastère d’Aïrivank. Au sommet du piton rocheux, deux églises de tuf rouge surplombent les eaux du lac. Je pousse le volume de l’auto radio, « Rivers of Babylone », les Neville Brother. Un instant de plénitude, de paix. La Niva poursuit sa remontée vers le nord et la frontière géorgienne.


A 14 heures, on arrive sur Alaverdi, célèbre pour sa gigantesque mine de cuivre à flanc de montagne. Pause déjeuner, le restaurant, quelques tables et bancs dressés près de la route. Tomates, concombres en croque-au-sel, quelques herbes odorantes, fromage de brebis dur comme la pierre et odorant comme la montagne. Une vodka et un café. Pour ne fâcher personne, je ne l’appelle pas café turc, ni arménien, simplement café oriental. Une moulure extra fine, qui se dissout dans l’eau bouillante. Aujourd’hui personne pour me lire l’avenir dans le marc, déposé au fond de ma tasse. Il est temps de reprendre la route, la frontière n’est pas loin. Des baraques posées de chaque côté de la rivière Debed qui marque la frontière. Longues et fastidieuses formalités du côté arménien. Il y a foule pour se rendre en Géorgie.

Depuis le blocus imposé à l’Arménie par l’Azerbaïdjan et la Turquie, suite au conflit non résolu du Haut Karabakh, la frontière géorgienne est pour les Arméniens une des dernières portes de sortie du pays : une porte de survie. Nous franchissons, enfin, le pont qui enjambe la rivière. Les cinq croix rouges sur fond blanc du drapeau géorgien claquent dans le vent. Poste frontière moderne, les uniformes des gardes frontières sont neufs, un accueil professionnel. On parle anglais avec une certaine politesse, comme une envie d’Europe. Voilà, je rentre en Géorgie, le royaume de Colchide, le pays de la mythique Toison d’or, l’antique demeure de Prométhée. Sadakhlo, premier village après la frontière. Je ne vois aucune différence avec l’Arménie si ce n’est l’alphabet aux enseignes accrochées au frontispice des échoppes. Sous de larges casquettes, des paysans assis sur un banc fument une éternelle cigarette. Les ânes sont attelés aux charrettes. Tomates et pastèques sont vendues pour quelques Lari par de vieilles femmes. Les étals sont à même la route.


De lourds et couteux 4X4 noirs aux vitres fumées nous dépassent, les villages traversés ont tous le même air de pauvreté. Enfin, au bout de la route, allongée dans la vallée du fleuve Mtkvari, apparaît Tbillissi, enflammée par la lumière du soir. Tbilissi, ancienne étape sur la route de la soie, la capitale de la Géorgie, la ville aux mille églises. Je ne les ai jamais comptées, mais c’est ce qui écrit dans tous les guides. Place de la Liberté. Place de la République. Place des Héros. Et partout, flottant au vent, des drapeaux aux cinq croix.


Le drapeau de la nouvelle Géorgie, née de la révolution des roses, en 2004. Je ressens comme une ambiance de nationalisme exacerbé. On refuse de répondre à mes questions posées en russe, c’est géorgien ou anglais. Le grand frère russe est aujourd’hui l’ennemi. Au cœur de la vieille ville, le quartier Midan et ses venelles. Au 11 de la rue Chakhrukhadza, près du théâtre de marionnettes, l’hôtel Charme. Une vieille maison bourgeoise, quelques chambres à la déco surannée, j’y ai mes habitudes. Soirée détente. Restaurant dans la fraicheur d’une petite cave de pierres.


A la table voisine quelques joyeux gaillards en costumes noirs fêtent chaque bouteille de vin bue par des chants. Vins rouges géorgiens, chants polyphoniques, des plats de toutes les couleurs et de toutes les saveurs, la soirée est belle. Têtes lourdes et cœurs légers, nous rentrons à l’hôtel. Je fume une dernière cigarette au balcon de ma chambre. La vieille ville s’endort tranquille, quelques rires, quelques chant s’égarent et s’éteignent dans la nuit. Il est temps de me coucher. Demain, rendez vous est pris au ministère de l’énergie.


« … Depuis le siècle dernier, la Géorgie est devenue une étape indispensable au transport du pétrole entre la Caspienne et le marché occidental. Sous le régime soviétique, le pétrole de la Caspienne était raffiné à l'intérieur de l'Union. C'est seulement après la chute du régime que la Géorgie est redevenue un pays clé pour l'acheminement du pétrole de la Caspienne vers les marchés occidentaux.

Le fait que le transport du pétrole, le transport du pétrole de la Caspienne traverse la Géorgie est intéressant pour le pays. En effet, la chose lui procure des recettes de transit, ce qui est facteur de stabilité dans la région. Et puis en jouant un rôle central dans l'acheminement du pétrole de la Caspienne, la Géorgie prend de l'importance d'un point de vue géopolitique. De plus en plus, les pays occidentaux cherchent à s'approvisionner en gaz et en pétrole auprès de sources alternatives. Et si ces produits sont transportés via la Géorgie, alors celle-ci gagne en importance.

La Russie punit la Géorgie pour son indépendance bien sur, mais aussi parce qu'elle cherche à contrôler le transport du gaz et du pétrole entre la mer Caspienne et le marché occidental. Il est évident que toutes ces ressources énergétiques de l'Asie centrale. La Russie les achète et les revend aux marchés occidentaux, comme un courtier. Ce qui lui permet de faire des marges très importantes C'est pourquoi la Russie veut fermer toutes les sources d'approvisionnement alternatives aux européens. Et bien sur, les européens recherchent ces sources d'approvisionnement alternatives. A l'heure actuelle, les sources alternatives de pétrole, en provenance de la Caspienne ou de l'Asie, passent toutes par la Géorgie.

Deux raisons pour lesquelles ils nous punissent. Ils cherchent à fermer les canaux de transport de toutes les sources alternatives d'énergie d'est en ouest, et ce parce que nous ne sommes pas d'accord avec leur politique. Ils n'apprécient pas notre liberté de d'expression, notre démocratie etc… »

L’entretien est terminé, poignées de mains, échanges de cartes de visite et on décarre fissa. Le temps presse.

Escapade Géorgienne (2/5)

Je voulais un rendez vous avec le Président Saakachvili, j’ai obtenu le premier ministre. Pas mal. Le siège du gouvernement, une énorme bâtisse, lourde, imposante, enfin bref, le style soviétique. Portillon et détecteur métallique, quelques gardes à l’uniforme gris, aux liserés rouges nous fouillent très mollement.

Une magnifique et jeune secrétaire nous dirige vers l’ascenseur. Troisième étage, l’antichambre du premier ministre. L’accueil est chaleureux, le chef du protocole, George Zurabashvili n’a pas trente ans. Georges nous propose verres d’eau et café. Puis il nous prévient, le premier ministre ne peut nous accorder seulement quelques minutes et trois questions au maximum. Après peut-être trente minutes d’attentes, nous sommes introduits chez le premier ministre. C’est un homme jeune et pressé qui nous reçoit dans son bureau. Une poignée de main, franche et directe. Nika Guilaouri est né en 1975 à Tbilissi. Il étudie les relations économiques internationales à Tbilissi puis l’anglais au Collège de Bournemouth en Grande-Bretagne. En 1999, il obtient un diplôme de finances et d'économie à l'Université de Limerick en Irlande. En 2000, un mastère d'affaires internationales à l'Université de Philadelphie aux Etats-Unis. Le 17 février 2004, il est nommé ministre de l'Energie, et enfin, il accède au poste de Premier le 6 février 2009. L’interview se fait « of course » en anglais. Mon interlocuteur, lui, le parle parfaitement.

« … L'invasion de la Géorgie par la Russie a poursuivi plusieurs objectifs. Le premier d'entre eux: nuire au corridor énergétique, évidemment. Et puis les russes ont également cherché à montrer l'étendu de leurs pouvoirs au monde, en testant sa résistance. Deux choses à cela. Pour commencer, si vous regardez la carte de l'Eurasie, vous réalisez que le seul moyen de faire arriver le gaz et le pétrole de la Caspienne en Europe -sans le contrôle russe- est de les faire passer par le corridor énergétique de l'Azerbaïdjan et de la Géorgie. Ce que les russes désapprouvent et aimeraient éviter dans le futur. L'invasion russe de l'année dernière a donc servi à cela. Et puis la deuxième chose qu'ont voulu faire les russes, c'était de tester le terrain. Voir jusqu'à quel point le monde occidental, le monde libre pouvait tolérer la politique d'agression russe. Et ce de manière à reproduire la chose dans d'autres parties du monde, éventuellement. La Russie essaie vraiment de retrouver la puissance de l'Union Soviétique… »


Fin de l’interview, le premier ministre nous serre la main et nous salue. La jeune et magnifique secrétaire nous reconduit fort joliment jusqu’à la sortie du bâtiment.

Escapade Géorgienne (3/5)

Rendez-vous 11 heures, hôtel Marriot, avec Wladimir Socor, conseiller et spécialiste des questions énergétique pour le Caucase. C’est Liana Jervalidze, notre traductrice qui a organisé cette rencontre. Sur l’avenue Rustavelis, on passe devant l’Opéra. Un magnifique bâtiment, une déco orientalisante réalisée par un architecte allemand en 1896, après l’incendie du premier Opéra.

Puis sur la gauche, tout près du parc Alexandrovsky, se dresse, lourd et prétentieux, l’Hôtel Marriot. Ors, miroirs, divans, velours, musique d’ambiance et un petit brouhaha continu d’hommes d’affaires pressés et empesés. Bref le quotidien d’un grand hôtel. Guère emballant pour un entretien. Je propose à mon interlocuteur un banc sous les frondaisons du parc qui voisine l’Hôtel. Refus de Wladimir Socor. Il est occupé, revient de la veille de Bakou et aujourd’hui à Istambul se joue l’avenir du projet Nabucco. Alors la caméra est vite posée dans un des salons du Marriot. Wladimir Socor s’installe sur un fauteuil de velours et l’interview commence.

« …Des multitudes de facteurs façonnent la politique du Caucase. L'un d'entre eux: Le fait que la Russie tente de réaffirmer sa domination sur la région, en compétition avec l'occident. Second facteur: la maestria avec laquelle la Russie a exploité les conflits locaux, et ce de manière à conserver la marge de manoeuvre nécessaire pour peser sur la politique extérieure et intérieure du Caucase. Dans un certain sens, il est juste de dire que l'Arménie est l'avant-poste de la Russie dans le Caucase. Mais l'Arménie est également prisonnière de la Russie dans le sud Caucase. En effet, les gouvernements arméniens qui se succèdent espèrent que le soutien des Russes leur permettra de conserver leurs avancées territoriales, au détriment de l'Azerbaijan. Pour assurer ce soutien, l'Arménie a quasiment vendu toute son industrie aux russes, en particulier son secteur énergétique. Et puis bien sur, sans parler des liens entre les services secrets arméniens et russes. Tous ces facteurs sont importants. Peut être que l'Arménie pense qu'elle est entrain d'utiliser la Russie. C'est en fait le contraire. Et aussi longtemps que la dispute sur le Haut-Karabakh continuera, l'Arménie ne pourra faire partie des projets énergétiques de la région car l'Azerbaidjan et même la Turquie viendront toujours se mettre en travers. Et puis de l'autre côté, vous avez les conflits en Abkhazie et en Ossétie du Sud, brillamment orchestrés par Moscou avant la chute de l'Union Soviétique. A l'époque, en 1989-1990, les russes espéraient que ces deux conflits stopperaient la Géorgie dans ses désirs d'indépendance…

L'objectif stratégique de la Russie: cadenasser l'Asie Centrale, de manière à ce qu'il devienne impossible à l'Asie Centrale et à l'Azerbaijan d'avoir une sortie directe à l'ouest. En bloquant la route de transit, la Russie fait en sorte de que l'Asie Centrale, le bassin de la Caspienne dans son entier et l'Azerbaijan n'aient pas d'autre choix que d'exporter leur pétrole et leur gaz en passant par la Russie. C'est la raison pour laquelle les russes souhaitent interrompre la chaine d'approvisionnement du bassin de la Caspienne vers l'Europe via la Géorgie. Avec comme résultat une dépendance accrue des européens vis-à-vis des livraisons de gaz et de pétrole russe…

Evidemment, le sud Caucase est une région très amicale vis-à-vis des compagnies pétrolières internationales. Regardez l'Azerbaijan ou la Georgie par exemple. Dans les faits, l'Azerbaijan est un pays producteur et la Géorgie, un pays de transit. Ces deux états sont tout ce qu'il y a de plus amical vis-à-vis des compagnies pétrolières internationales. L'Azerbaijan n'a pas nationalisé ses ressources pétrolières, contrairement à la tendance globale. Personne n'y songe même dans le pays. Les compagnies occidentales sont propriétaires en plein du dépôt et des productions qu'elles extraient. Des zones qui sont donc bien intentionnées vis-à-vis des compagnies énergétiques occidentales. Mais c'est un cas particulier dans le monde d'aujourd'hui… »

Escapade Géorgienne (4/5)

Dimanche 14 heures, j’ai rendez vous avec madame Salomé Zourabichvili. Madame la ministre a quitté pour nous rencontrer, sa datcha dans les montagnes. Tous les week-ends d’été, Tbilissi se vide et tous partent se réfugier au frais dans les montagnes et près des lacs. Enfin ceux qui ont les moyens de se payer une datcha. Liana, notre traductrice a bien travaillé pour obtenir ce rendez vous. Je crois comprendre qu’elle est amie avec Salomé. D’ailleurs malgré sa disgrâce présidentielle Salomé est restée très populaire. Georgienne par la naissance, diplomate française de profession, Salomé Zourabichvili est nommée, sous le gouvernement Villepin, ambassadrice de France en Géorgie. Au cours d’une visite en France, Micha Saakachvili, le président géorgien, demande à Jacques Chirac le « prêt » de sa diplomate. Quelques mois après « la révolution des roses », Salomé Zourabichvili se retrouve, en mars 2004, nommée Ministre des Affaires étrangères de la Géorgie. Elle découvre un pays d’origine qu’elle n’a jamais vraiment connu. Son entrée au gouvernement ressemble rapidement à un vrai parcours du combattant, semé d’embûches et de déceptions. Après la période enjouée de la « révolution des Roses », le quotidien géorgien se révèle rempli de chausse-trappes politiques. Et la diplomate est rapidement virée sans ménagement par le président. Désormais à la tête d'un parti d'opposition, elle publie « La Tragédie géorgienne ». Moi, en ce dimanche d’été, je suis ravi et fier de rencontrer cette dame au si joli nom : Salomé. Avec Henry mon assistant nous terminons rapidement notre déjeuner dominical, à la terrasse d’un café, à l’ombre de la tonnelle et des vignes suspendues. Khatchapouri (pain ou pizza au fromage), Chachlik (brochette d’agneau marinée aux oignons et aux herbes) ; et Khinkali (cela pourrait ressembler à des raviolis). Bière glacée, vodka et café. Bien sur, pour dessert une tranche de pastèque juteuse et sucrée. La serveuse est avenante et enjouée, nous parlons par signes car elle refuse de converser en russe.

Un peu de sérieux, il est temps de partir à notre rendez vous, je me promets de revenir dîner ce soir et de reprendre ma conversation, même par signes. Je renonce à ma Niva, il est trop difficile de conduire dans la vieille ville. Les anciens quartiers de Tbilissi sont un véritable dédale de venelles pavées, bordées de maisonnettes à l'orientale aux vérandas et aux balcons de bois travaillé. Il règne une atmosphère bien particulière dans cette ville, qui n'est plus tout à fait européenne et pas encore complètement de l’Orient.

Au fond d’une impasse, derrière un portail de fer se cache la demeure de madame la ministre. Il fait chaud, très chaud, je suis en nage. Je ne suis que ruissellement, une vraie cascade. Ma chemise est détrempée sous ma jaquette noire, ma cravate est bien trop serrée. J’ai peur de faire piteuse figure au près de la dame, mais il est trop tard. Le mari de Salomé, ancien journaliste politique vedette de radio et de télévision, nous introduit dans la salle à manger. La maison est fraiche et l’ambiance chaleureuse. Le décor est simple, mais il semble que chaque tableau, meuble ait été choisi avec goût. Gentiment, Salomé nous propose serviettes et verres d’eau pour nous rafraîchir. Elle est élégante dans son tailleur rose pale. Mais ce qui me frappe de suite, ce sont ses yeux.

Deux yeux bleus qui virent au gris pour accompagner la force de certains mots. Il est difficile de détacher le regard de ses yeux. Alors, je ne le détache pas. Salomé s’installe dans un fauteuil du salon et attend patiemment ma première question. Je suis comme intimidé par ce mélange de beauté et de force.

« … La présence russe en Ossétie et en Abkhazie représente t-elle une menace pour le BTC ? Oui et non. Oui parce que de facto avec cette présence russe consolidée, la Russie a un levier extrêmement important sur la politique géorgienne et politique énergétique. Un fait que l’on ne signale pas toujours, c’est que pendant la guerre du mois d’août, la Russie a certes bombardé, mais bombardé autour du BTC. Pour bien montrer qu’elle connaissait l’emplacement. Mais elle ne l’a pas touché ce qui aurait été catastrophique pour la Géorgie comme pays de transit énergétique…

BP n’est pas intervenue directement dans la politique géorgienne. Le consortium reste très neutre. Y compris quand il s’agirait de défendre la Géorgie face aux visées de la Russie. Il y a un levier russe qui devient de plus en plus puissant. Cela étant, c’est vrai jusqu’au moment où quelqu’un s’en prendrait au BTC. Dans la mesure ou le BTC est respecté et n’a pas fait l’objet d’attaques terroristes comme on aurait pu craindre un moment donné, ni comme je viens le dire de la Russie, sauf par quelques mesures très indirectes pour montrer qu’elle aurait pu, mais elle ne l’a pas fait. Donc de ce point de vue là les grandes compagnies sont restées en arrière de la main. Y compris dans ce qu’elles auraient pu faire de plus positif, qui aurait été un rôle social plus important. Qui en réalité est resté lui aussi très limité, très limité et en accord avec les autorités. C’est à dire que jamais les compagnies pétrolières n’ont pris le devant de la scène…
 
La Russie pour le moment n’a pas à être trop inquiète. Elle s’est opposée farouchement au BTC, avant sa construction il y a eut toute une période sous Shervenadzé ou la Russie a essayé très activement d’empêcher le projet d’aller au bout… Mais la Russie est très pragmatique dans ces affaires là, quand elle ne peut plus s’opposer, elle essaye d’entrer. Elle a pratiqué dans le BTC une stratégie d’entrisme. La Russie ne perdra pas complètement le contrôle de ce transit énergétique à travers la Géorgie… »

Escapade Géorgienne : visite au BTC (5/5)

Allez, une tournée à la campagne, je veux voir le BTC passer dans les montagnes. Pour sortir de la ville j’emprunte l’avenue G.W. Bush. Un axe qui mène à l’aéroport, baptisé en septembre 2005 du nom du président américain. Une façon ostentatoire de le remercier pour son soutien lors de la « révolution des roses ». Je m’arrête pour photographier l’immense portrait du président Bush. Drôle de tourisme, je me moque de moi même.

Nous avons quitté Tbillissi et nous roulons par la campagne vers les montagnes du Nord, sur la route du BTC. L’oléoduc Bakou -Tbillissi - Ceyhan, du nom des trois villes qu’il relie, serpente, caché sous la terre, par les montagnes du Caucase et de l’Anatolie. Un ouvrage de 1768 km qui passe par des cols enneigés à plus de 2500 mètres d’altitude, qui traverse rivières et frontières. 25000 personnes ont œuvré pendant plus de quatre années à sa construction.

Le coût du projet est évalué à plus de 4 milliards de dollars. Un coût financé par un consortium de compagnies anglo-américaines, européennes et une participation azérie, et étrangement avec le partenariat de la banque mondiale. Le tube d’acier transporte près de huit cent mille barils de pétrole de la Caspienne à l’Occident chaque jour.

Tout au long du tracé de l’oléoduc enterré et dissimulé sous le sol patrouillent des 4X4 blancs de l’opérateur britannique BP. Il est impossible de s’approcher du BTC sans se faire repérer et contrôler. Après quelques heures de route, nous arrivons dans la région de Borjomi nichée au milieu d’un cirque de montagnes.

L’oléoduc traverse une zone voisine du Parc national de Borjomi. C’est ici que les sources descendues des montagnes fournissent une eau minérale réputée dans toute l’ex-URSS. Selon les associations de protection de l’environnement géorgiennes et internationales, une fuite sur l’oléoduc pourrait durablement polluer les sources de Borjomi. Déjà trois heures que l’on roule sur une piste de boue et de caillasses ; nous approchons d’un col, et je cherche toujours le BTC. Sur les cimes battues par le vent pâturent quelques troupeaux de moutons. Au loin la silhouette de quelques bergers comme des sentinelles fantomatiques. Je laisse passer une terrible averse de grêle et je m’extirpe de la Niva.

J’installe la caméra et commence à filmer. Le panorama est grandiose, quelques panos jaune et rouges marquent le passage du tuyau, du BTC. Surgies de nulle part, deux jeeps militaires nous rejoignent. Les portières claquent, des soldats géorgiens armés nous encerclent.

Vérification des papiers, appels radios, questions. L’ambiance est sévère mais reste courtoise. Non, il est interdit de filmer sans une autorisation spéciale. Oui, ils sont des militaires, non ils ne sont pas employés par BP, mais ici tout le monde surveille le BTC. On ne rigole pas avec le BTC.

Quatre heures de routes chaotiques pour filmer quelques minutes... Il est temps de partir, en restant discrets, et je relance la Niva sur la route pour Erevan et l’Arménie.